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David Rosenmann-Taub :
« Contre l’improvisation »



La maison d’édition LOM publiera prochainement un cinquième livre, Poésiectomie (Poesiectomía, de David Rosenmann-Taub. Certains considèrent ce poète hermétique et profond comme un solide candidat pour le Prix national de littérature.

Apparemment, vous avez un projet ou une œuvre en cours qui ajoute de nouveaux volumes à ceux que vous avez déjà publiés et vous en préparez d’autres. Pourriez-vous indiquer brièvement comment cette œuvre est organisée ? Comment vos livres Los Surcos Inundados (Les Sillons Inondés) et La Enredadera del Júbilo (La Vigne de l’Allégresse), publiés au Chili avant que vous ne quittiez le pays, s’intégrent-ils à ce projet?

« J’ai toujours eu une œuvre en cours. Dès mon plus jeune âge j’ai su combien l’improvisation est erronée, parce que dans ce cas la réussite relève de faits de hasard.. Le hasard est le créateur, pas moi. L’art exige ma volonté.
C’est une toute autre chose quand une œuvre semble avoir été réalisée sans effort, c’est à dire avec l’effort de la nature. La nature a une conscience à sa façon : une pierre, un fruit, sont le produit d’une élaboration très intense. Pour qu’une œuvre soit naturelle, elle ne peut pas être improvisée. Je ne me dirige jamais vers le papier sur lequel j’écris sans avoir médité sur ce que je vais écrire. Sinon, je ne ferais preuve d’aucun respect pour l’acte même d’écrire, et si je le donnais à lire à quelqu’un d’autre, cela constituerait un manque de respect vis-à-vis du lecteur.
A l’heure actuelle, toutes mes œuvres sont terminées dans ma tête. Je n’ajoute pas de volumes à proprement parler Cortège et Epinicie se compose de quatre volumes, dont seulement deux ont été publiés. Les Sillons Inondés (Los Surcos Inundados) se compose de plusieurs volumes dans lesquels j’ai voulu utiliser des formes musicales établies. La Vigne de l’Allégresse (La Enredadera de Júbilo) est le premier chapitre du Secret (El Secreto). Il ya beaucoup de mes livres dont même le premier volume n’a pas été publié. Ma situation est similaire à celle d’un père qui a plusieurs enfants : se consacrer à un seul et laisser les autres affamés, est-ce possible? Je nourris tous mes livres ».

Vous avez quitté le Chili avec une bourse de l’Oriental Studies Foundation. Vicente Mengod, en commentant Les Sillons Inondés parle d’un mysticisme aux racines ésotériques apparemment. Dans Le Messager vous dites : « Comme résultat, des vers : / paraphrase de Dieu » (« Por resultado, versos : / paráfrasis de Dios ».)
Existe-t-il une conception religieuse ou mystique identifiable dans votre œuvre ?

« Le Chili est avec moi : je ne l’ai pas abandonné et je l’abandonnerai pas.
Mon œuvre n’a rien à voir avec l’ésotérisme. Pour moi, Dieu n’est pas un phénomène religieux, je ne l’associe même pas à la religion. Lorsque je me réfère aux arbres, je ne fais pas de la botanique. Lorsque je parle du corps humain, je ne prétends pas faire de l’anatomie ou de la biologie ».

« Il y a plusieurs années, en discutant avec Georg Nicolai, il m’a dit : ‘Vous faites la même chose que moi : vous vous consacrez à l’art, et moi, à la science : nous nous dédions à la même chose’.
Et le mysticisme honnête, c’est l’expérience : réponse à posteriori, et non pas à priori.
La citation du Messager se réfère à la capacité de créer ».

Le vocabulaire de vos livres est d’une grande richesse. C’est avec ou sans dictionnaire ?

« Comment un écrivain pourrait-il détester les dictionnaires? Les dictionnaires, en général, sont le résultat de la collaboration de plusieurs individus, d’où le risque : la préparation des individus est très irrégulière. Les dictionnaires nous mettent dans une situation de suspense constant. Ils demandent au lecteur d’être méfiant. L’information ne doit jamais venir d’une encyclopédie ou d’un dictionnaire seulement. A côté de brillantes explications surgissent des affirmations erronées et des contradictions.

Lorsque je suis dans le poème, l’étape des dictionnaires et de la recherche est déjà très loin. Si je suis attiré par une matière déterminée, tout ce qui est en relation avec ladite matière me semble utile. Et les dictionnaires sont moins que le commencement du travail.

Vous employez le terme « d’une grande richesse».Il ne s’agit ni de richesse, ni de pauvreté : j’ai ma langue. Il arrive un moment où les mots prennent leur place. Je ne dépends pas de la maison ou de la période dans laquelle il se trouve que je vis. La langue actuelle est un aspect de la langue. J’écris pour hier, pour aujourd’hui et pour demain. Sinon, je n’écrirais pas.

La poésie? Un éclair conceptuel, visuel et sonore; même le silence est fondamental. J’ai enregistré dans leur totalité País Más Allá (Pays au delà), El Cielo en la Fuente (Le Ciel dans la Fontaine) et La Mañana Eterna (Le Matin Éternel). Je ne les ai pas récités, je les ai dits. J’affirmerais la même chose comcernant la version de Richter de l’Appassionata : il ne l’interprète pas, il la dit. »

« Comme mes traits / sont farouches » (« Cuán esquivos, / mis trazos ».) Face à votre poésie un peu hermétique, y a t-il un travail que le lecteur doit faire?

« Si vous vous exprimez avec une précision responsable, vous devez répéter la phrase plusieurs fois pour qu’on vous comprenne. Lorsqu’on entre dans une pièce très éclairée, on a tendance à fermer les yeux : bien évidemment, à cause de l’excès de lumière.

Tout texte sérieux exige de l’attention : s’il y a eu un effort de la part de l’auteur, l’effort du lecteur est indispensable. L’auteur et le lecteur doivent communiquer par un talent mutuel : la perception de l’œuvre et l’œuvre en soi, en équilibre. Comment serait-il possible qu’un poème, écrit selon la volonté et selon le sens que lui donne le poète –pendant des mois, des années de réflexion – soit absorbé par le lecteur lors d’une lecture rapide ? Lire c’est une chose. Digérer ce qui a été lu, c’est autre chose.
Des écrivains considérés comme obscurs il n’y a pas si longtemps, tels que James Joyce et Virginia Wolf, sont lus aujourd’hui. Et des écrivains qui péchaient par leur clarté, comme May Sinclair ou A.J. Cronin, ne sont plus lus ».

Vous avez écrit un commentaire sur Le Ciel dans la fontaine, où l’on peut lire : « Je chevaucherai, glissement voilé, / vingt siècles et vingt matins » (« cabalgaré, cendal deslizamiento, / por veinte siglos y veinte mañanas ». Le livre est composé de vingt poèmes ou sections. Y a-t-il une relation avec les vingt siècles? Jusqu’à quel point une explication est-elle nécessaire ?

« Les livres de Cervantès sont faciles en apparence. Néanmoins il y a eu de nombreuses explications à leur sujet. Tout dépend de la culture, de la curiosité et de la sensibilité du lecteur. Mon commentaire du Ciel dans la Fontaine a pour but d’éviter des ‘interprétations’.

Bien sûr, il y a une relation entre les vingt chapitres et les vingt siècles. Le livre a été écrit près de vingt siècles après l’assassinat du Christ. Même si ce sens-là n’est pas le seul niveau du sens du mot ‘vingt’. »

La réécriture est-elle une forme de correction? Si on compare l’édition publiée par Cruz del Sur de Cortège et Epinicie et celle publiée par LOM, il y a des différences majeures et mineures. Ces changements répondent à quels critères ?

« Je ne corrige pas. J’essaie d’être fidèle à ce que je veux dire. La situation est plus cruciale : le poème se plaint. ‘Je ne suis pas comme ça. Cela est de trop’. Chaque poème a sa propre loi, son univers particulier.

Dans la vie de tous les jours, nous nous perfectionnons rarement jusqu’au point d’être satisfaits. L’artiste, dans son œuvre, compense cette insatisfaction. Quel dommage que la conduite de l’homme ne soit pas aux mains d’un véritable artiste! »

Un vers de Sillons inondés (Los Surcos Inundados) : « Là où meurt la musique, encore une fois les mots » (« Donde muere la música, otra vez las palabras »). Que signifie pour vous la musique et comment est-elle liée à la poésie? Par ailleurs, je sais que vous avez enregistré de manière privée une partie ou l’ensemble de votre œuvre pianistique.

« L’altération des mots d’Heine vise à démontrer que la musique est un langage comme un autre. Lorsque la musique est de la musique, c’est de la poésie. Lorsque la poésie est de la poésie, c’est de la musique.

Enregistrer, pour moi, c’est comme publier : protéger l’exactitude aussi bien des textes poétiques que des textes pianistiques ».

Poésiectomie (Poesiectomía). Pourriez-vous expliquer ce titre aux résonances d’analyse chirurgical?

« Il s’agit de l’ablation – ectomie – de la conscience : extirper pour rechercher. Ouvrir pour éclairer, pour constater. Demander et demander jusqu’à obtenir des réponses qui susciteront plus de questions et encore plus de réponses et plus de questions, jusqu’à atteindre le néant, car tout est une manifestation du néant.
Je ne suis pas d’accord avec la conception de l’être et du néant, puisque l’être est une manifestation, parmi tant d’autres, du néant. Les concepts de début et de fin répondent uniquement à l’idée de l’être ».

Vos poèmes ont des partitions. Les incluez-vous dans ce livre ? Existe-t-il une certaine ‘liberté de l’interprète’, telle qu’elle est supposée exister en musique, dans votre poésie ?

« Je ne peux pas comprendre un poème sans partition, parce que la substance rythmique est essentielle pour le contexte : tout est rythme. La poésie est un phénomène rythmique-linguistique.
La publication du livre Poésiectomie n’inclut pas les partitions des poèmes.

Liberté de l’interprète en musique? Cela est dû à l’incapacité de comprendre le contexte. Si on le comprend, il ne s’agit pas de liberté, mais d’exactitude de l’interprétation. La joie d’un vrai ‘interprète’? Son opportun esclavage.

Pour éviter l’ ‘interprétation’ de ma musique pour piano, j’ai préféré l’enregistrer moi-même.»

Le sous-titre du livre est ‘Epidrames de validité privée’. Quelle est la part qu’occupe votre expérience personnelle dans vos poèmes? Je pense à la figure de vos parents dans Pays au-delà (País Más Allá), ou à la mort de votre fils, présente dans Cortège et Epinicie (Cortejo y Epinicio) et dans Les Sillons Inondés (Los Surcos Inundados).

« Validité privée » (« Vigencia Privada ») : j’ai pris ma personne comme point de référence. Dans d’autres volumes d’Epidrames (Epidramas), encore inédits le point de référence c’est moi chez les autres, pour m’obliger à donner un jugement; j’ai pris en compte le monde qui m’entoure et en même temps, ma vision du passé et ma conception du futur. Dans « Validité privée » je me juge ; dans les autres Epidrames : je juge le jugement des autres.

Pays au-delà, Cortège et Epinicie, Les Sillons Inondés sont la transcription de mon expérience et la façon de je ressens l’expérience des êtres que j’aime : ma vie.

Epigrammes : textes brefs et légers. J’ai créé le terme ‘épidrames’ : textes brefs mais non légers : des drames qui durent des secondes éternelles ».